Écrivez-moi!

 
Souvenir (en collaboration avec Chantal Brouillette)

Premier jour d’octobre 2000. Ce jour-là, maman allait enfin réaliser son rêve. Un rêve qui lui trottait dans la tête depuis plus de cinquante ans : sauter en parachute. À soixante-quatorze ans, ce serait un exploit qui ne passerait pas inaperçu. Toute la famille était là pour assister à l’événement : enfants, conjoints, petits-enfants.

* * *

Par un beau mardi de juin, Chantal rendait visite à sa grand-mère. Toutes deux avaient décidé d’aller dîner dans un petit resto asiatique du centre-ville. Attablées devant leurs assiettes remplies de crevettes et d’accompagnements, elles parlaient de choses et d’autres, de leurs occupations journalières. Chantal racontait son travail de photographe qui la comblait. Elle en était passionnée et habitée presque jour et nuit.

Entendant sa petite-fille lui parler ainsi, Thérèse, la grand-maman, se revoyait à l’époque du début de sa vie adulte, à l’âge de Chantal. À l’âge où elle rencontrait Marcel, celui qui allait devenir son mari, le père de ses sept enfants et grand-père de leurs huit petits-enfants, dont Chantal. Elle se rappelait le rêve que cette rencontre avait semé en elle et qu’elle n’avait jamais pu réaliser.

« Quels sont tes rêves? » Comme si elle lisait dans les pensées de sa grand-mère, Chantal venait de viser juste avec sa question. Rapidement, comme des mots qui sortent tout à coup en prenant les devants sur la raison, Thérèse a répondu « sauter en parachute ».

— Tu sais Chantal, ton grand-père Marcel était un parachutiste lorsqu’il a combattu durant la Deuxième Guerre mondiale. Il n’a jamais parlé des horreurs de cette guerre, mais il aimait à me raconter les sensations de liberté qu’il vivait lorsqu’il sautait, comment la vue était magnifique de là-haut. Depuis ce temps, j’ai toujours rêvé de vivre une telle expérience. Imagine ce que ce doit être que de se sentir comme un oiseau, de se retrouver entre ciel et terre…

Thérèse parlait avec le regard ailleurs, comme si elle s’y voyait déjà. Ce serait pour elle comme de s’approcher un peu plus de son mari partit beaucoup trop tôt dans ces cieux qu’elle rêvait de toucher. Marcel avait toujours souhaité d’amener Thérèse avec lui pour vivre ensemble l’expérience d’un saut en parachute. Mais à l’époque, ces choses-là ne se faisaient pas. Et encore moins pour une mère de sept enfants. Les années ont passé. Papa est décédé, mais le rêve était toujours là, bien enfoui en elle. Se voyant avancer en âge, chaque année de plus lui faisait craindre de ne jamais y parvenir.

De retour chez elle, Chantal s’empressa d’annoncer à sa mère qu’elle venait de trouver le cadeau idéal que les enfants et petits-enfants pourraient offrir à Grand-maman Thérèse pour son prochain anniversaire : un SAUT EN PARACHUTE. Chantal mit donc tout en branle pour contacter oncles, tantes, cousins, cousines et promouvoir son idée.

Juillet arriva. Le dix-huit. Quelques-uns des membres de la famille s’étaient réunis chez leur maman, leur grand-maman pour son soixante-quatorzième anniversaire. En guise de cadeau, une simple enveloppe lui est remise. Elle l’ouvrit et en sortit la carte. Photo : deux personnes en plein vol dans un saut de parachute en tandem. À l’intérieur, un mot : Maman, Grand-maman, nous t’offrons de sauter comme ton Marcel! Thérèse ne put retenir ses larmes. Elle n’y croyait pas. Elle pourrait enfin le réaliser, SON RÊVE!

* * *

Ce matin-là d’octobre 2000, il faisait un beau soleil de début d’automne où les couleurs commencaient à se dévoiler dans les montagnes des Cantons-de-l’Est. Le vent était léger et la température agréable. Nous étions tous près de la piste, sauf maman qui discutait plus loin avec son moniteur. Il lui expliquait les règles de base, tout en la rassurant. Ils préparaient un saut en tandem. Sa nervosité n’avait d’égale que son bonheur. Elle allait enfin vivre ce que son mari avait connu aux débuts de leurs fréquentations.

« Grand-maman, quels sont tes rêves? » Une simple question posée quelques mois plus tôt et qui avait creusé tout juste là où il fallait. En ce beau jour d’octobre, maman marchait en direction de l’avion, escortée de son moniteur et suivie en procession par toute sa famille. Le premier moteur se mit en marche. Puis le deuxième. Les roues commencèrent à rouler sur la piste, de plus en plus vite jusqu’à l’envol de l’appareil. Un avion qui semblait arriver directement des champs de bataille européens. À croire que papa avait jadis été à son bord pour un de ses sauts…

Du sol, on pouvait suivre l’avion qui était à quelque douze mille pieds au-dessus de nous. Maman nous a raconté par la suite que son moniteur avait décidé qu’ils sauteraient en dernier, après les plus jeunes et plus expérimentés qui les accompagnaient. Puis vint le moment où, debout à la porte de l’avion, bien attachée à son moniteur, les pieds à l’intérieur et le nez dehors, elle prit une grande respiration, eut une pensée pour son mari : « Marcel, vient m’aider! », et un, deux, trois, les voilà en chute libre. D’en bas, on voyait le tandem valser dans le ciel. Ils semblaient être trois…

Dès que maman fut atterri, Rosie, la petite dernière courut candidement à sa rencontre avec un bouquet de fleurs des champs tout juste cueillies pour sa grand-mère. Tout le monde se rua sur la téméraire dame pour la féliciter. Puis, son moniteur nous raconta qu’après l’ouverture du parachute et quelques instants de balade dans le ciel, il lui avait demandé ses premières impressions.

— Quel sera mon prochain rêve à réaliser? lui a-t-elle répondu. Sauter à nouveau en parachute!

Jacques Chiasson

Chantal Brouillette

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